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L’objet funéraire et son langage

Première partie

Thérèse Labbé

Historienne et recherchiste

Pour cette étude, nous avons choisi comme modèle d’interprétation le cimetière Belmont – ou Notre-Dame-de-Belmont – au terme d’une exploration d’un bon nombre de cimetières urbains et ruraux du Québec. Pour être bref, précisons que ce cimetière-jardin de banlieue fut conçu dans la foulée des rural cemeteries découlant d’une nouvelle sensibilité face au statut existentiel du défunt et d’une philosophie innovatrice prônant, entre autres, le patri moine familial et les bienfaits de la nature (Guay 1991 : 24-25). Inauguré le 10 juillet 1859, il fut implanté sur un vaste domaine, le Belmont, propriété de John William Dunscomb, percepteur des douanes, l’ayant lui-même acheté à un descendant du colonel Henry Caldwell. Pour son plan, l’ingénieur et architecte Charles Baillairgé (1826-1906), bien au fait en matière d’urbanisme funéraire, opta pour le « style mixte », formule unique où le caractère pittoresque du jardin anglais se conjugue à la rigueur géométrique du jardin français (Grimal 1964 : 104).

Ce concept d’amé nagement paysager s’adaptant à la topographie s’inscrivait aisément dans le courant romantique caractéristique de l’époque victorienne.

Cette nécropole s’avère favorable à l’approfondissement de notre problématique. Elle offre, d’une part, un échantillonnage significatif de monuments et, d’autre part, le choix des lots englobe les multiples facettes de l’occupation du site par les familles et les collectivités. De surcroît, elle permet de bien cerner l’évolution du paysage funéraire à partir du milieu du

XIXe siècle jusqu’à nos jours. Le panorama s’étale du cimetière traditionnel au plus contemporain pour aboutir au mausolée communautaire (depuis le 4 octobre 1987), lequel supprime à la fois l’espace cimetérial et le culte des tombeaux atteignant par là le degré zéro de l’art funèbre. Enfin, si l’on excepte sa distanciation par rapport au cimetière rural et par rapport à la confessionnalité, il s’agit d’un cas type où les caractéristiques générales transcendent l’éventail des particularismes des autres lieux que nous citons d’ailleurs pour compléter ou appuyer un propos, notamment le cimetière Saint-Charles de Québec (1855), le Mount Hermon (1848) et le St. Patrick (1879) dans l’arrondissement de Sillery.

Dans ces lieux isolés, réintégrés un siècle plus tard à la trame urbaine, un imaginaire collectif a pris forme engendrant une nouvelle culture funéraire. Dès lors, les défunts possèdent un espace et un tombeau spécifiques : leur univers s’établit comme un monde d’objets réels dans un lieu désigné et nécessaires pour l’effet qu’ils provoquent chez les vivants. On reconnaît là les fins essentielles accordées au rite : « une fonction de désignation et une capacité de produire un effet » (Thomas 1985 : 124-125). Dans notre analyse, nous posons un regard sur les fonctions de l’objet funéraire comme introduction à son étude typologique, iconographique et épigraphique. Ces variables nous révèlent le cimetière comme une institution sociale où les divers groupes entrent en scène. Ces acteurs se sont appropriés non seulement l’espace de leur ultime lieu d’ancrage, mais ils ont pris soin d’y édifier un univers formel et symbolique s’inscrivant dans des canons précis. Nous cherchons ici à mettre en lumière les façons dont la société québécoise a transposé les normes et les codifications de la cité des vivants au champ du repos et comment ses idéologies et ses croyances les plus pro fondes y sont dépeintes.

En corollaire, si celles-ci connurent des changements radicaux depuis les années 1960, l’objet funéraire aura-t-il suivi la même évolution?

Québec, cimetière Belmont, plan de Charles Baillairgé

L’objet funéraire

Deux axes d’étude sous-tendent notre recherche englobant à la fois l’objet funéraire qui s’expose à la vue et l’espace où il se dresse. Ces para mètres sont indissociables, l’un éclairant l’autre. Le premier, perçu dans son unicité comme une icône, se transforme, dans sa relation avec l’autre, en symptôme culturel laissant trace d’une histoire, un peu aussi comme l’une des divisions synchroniques d’une mémoire collective, dont on peut reconstituer la genèse dans l’espace et dans le temps. Pour le sociologue Jean Baudrillard, les objets sont, par leur forme, leur matériau, leur couleur, leur durée, leur range ment dans l’espace, porteurs de significations sociales et d’une hiérarchie culturelle, bref, ils constituent un véritable code (Baudrillard 1969 : 30). Or, c’est précisément ce code que nous tentons de déchiffrer afin de pouvoir comprendre le sens de la pierre sépulcrale, en deçà de ses qualités formelles, esthétiques, historiques ou symboliques. « La fonction est la signification de l’objet, c’est elle qui lui donne naissance et ne le quitte jamais tout à fait dans les avatars de son existence » (Moles 1972 : 174).

Mais qu’en est-il des fonctions réelles de l’objet funéraire ? De tout temps, il fut affilié au dernier rite de passage, en particulier à l’ultime séquence du cérémonial funèbre, mais sa fonction n’en demeure pas moins ambivalente. En effet, il acquiert son sens dans le non-sens de la mort. Alors que celle-ci établit la rupture, celui-là instaure la permanence. Perçu d’une façon objective, l’objet funéraire s’intercale entre le monde des morts et celui des vivants tout en les unissant par le souvenir. Il nourrit le concept de la survie du défunt, de sa pérennité dans la mémoire collective ou de son immortalité, qu’on l’entende ou non dans le sens de la mystique chrétienne. Défiant le temps, il prône « l’éthique de l’éternel » (Moles 1972 : 110). Par cet enchantement déviateur, la peine du survivant est atténuée. La fonction de catharsis entre en scène, car en immortalisant le sujet, la mort prend sens. Pour l’anthropologue Louis-Vincent Thomas, il s’agit d’un culte du souvenir comme stratégie de l’apaisement, alors que Jean-Didier Urbain l’interprète comme un désir inavoué de conservation indéfinie : « l’objet funéraire tel que nous le connaissons, monumental, somptuaire, mausolée, est issu de cette transformation de l’espoir, espoir non pas, en définitive, d’immortalité mais d’amortalité » (Urbain 1978 : 28-29). Éminemment paradoxal, l’objet funéraire transcende le réel pour atteindre l’imaginaire. C’est sa fonction subjective appuyée par la symbolique qui se manifeste alors. En particularisant la sépulture, il permet au défunt non seulement de survivre par le souvenir, mais aussi de se différencier au delà de la mort. Dans cette quête pour une pérennité distinctive, plusieurs citoyens ont investi afin de nourrir leur certitude d’un au-delà et marquer leur présence dans l’ici-bas. Cette constante dualité nous est d’ailleurs parue évidente tout au long de notre investigation au champ du repos, le point de vue « rétrospectif ou commémoratif » et celui plus « prospectif ou anticipateur » s’affirmant simultanément. « En sorte que l’évocation de la vie sur terre se fond avec l’anticipation de la vie dans l’au-delà en une vision panoramique unique – la représentation d’une vie bien vécue dans ce monde préfigurant, en soi, une béatitude infinie dans l’autre » (Panofsky : 43). Un tel dispositif funèbre s’offre ici à l’interprétation, en commençant par l’architecture.

La croix : de l’individualisation de la sépulture au christocentrisme

La croix est d’une importance majeure dans la civilisation chrétienne et, évidemment, elle est omniprésente dans le panorama composite du cimetière jusqu’à nos jours. Elle évoque le repos éternel et par là, le mystère de la Rédemption, mais on ne peut nier non plus que «la croix est entrée dans le lexique usuel de notre code de communication, où elle signifie la mort » (Ariès 1983 : 233). Devenue symbole du christianisme aux environs du Ve siècle, elle n’apparaît dans les cimetières qu’à partir du XIIIe siècle comme croix collective, et c’est au XVIIe siècle et surtout au XVIIIe siècle qu’elle s’individualise. « Cette croix marquant la tombe est l’emblème de ceux qui n’avaient jamais eu de sépulture. En même temps qu’une nouvelle couche de la société acquiert le droit à la maison, elle s’approprie aussi le droit à la tombe » (Ragon : 94-95). Qu’elle soit intégrale, qu’elle couronne ou orne un tombeau, elle intensifie le caractère sacré du lieu déjà rehaussé par l’enceinte et par un calvaire ou une croix noire près de l’entrée en direction de l’Orient, comme au cimetière Belmont, où fut ajoutée au nord-ouest une croix glorieuse, reçue en don à la fin du XXe siècle.

Croix noire marquant l’entrée du Belmont
Montréal, Notre-Dame-des-Neiges, Christ en croix de la famille Beaubien par Louis-Philippe et Henri Hébert, 1916

L’iconographie de la croix permet d’atteindre l’ostentatoire, comme en témoigne celle au lot de Pierre-Théophile Légaré, sur laquelle se détache un Christ en croix grandeur nature. Parmi les multiples modèles sans crucifié, signalons celle offerte par des amis en mémoire de l’écrivain Narcisse-Henri-Édouard Faucher de Saint-Maurice, dont la structure reproduit une croix celtique avec ses bras réunis par un cercle, formule empruntée aussi au lot d’Adolphe-Basile Routhier. Depuis plusieurs siècles, la croix cerclée représente « une synthèse intime et parfaite du christianisme et de la tradition celtique » (Chevalier et Gheerbrant : 324). Cette formule, chère aux Irlandais, figure en grand nombre au cimetière St. Patrick de Sillery. La croix – quelquefois drapée – peut être ancrée, cintrée, fleurdelisée, fleuronnée, lancéolée, lobée, pattée, potencée ou tréflée et ce, selon le profil de ses extrémités. Elle est façonnée dans le métal ou plus souvent dans la pierre, notamment dans le granit. Au cimetière Belmont, contrairement aux cimetières plus anciens, celles en bois furent prohibées, car selon les règlements de 1859, elles devaient être exécutées, comme tout monument, en matériau impérissable.

La croix orne une multitude de pierres tombales, des plus anciennes aux plus récentes. Tantôt incisée en étroit faisceau, tantôt sculptée en creux ou en relief, elle est parfois jumelée au cœur ardent ou juxtaposée à divers attributs. Sur la stèle d’Apollinaire Plamondon, les motifs reliés au sacrifice de la messe, tels que raisins, feuilles de vigne et épis de blé, se regroupent au pied d’une croix latine ornée du trigramme IHS, de lys jumelés et de l’étoile céleste à cinq branches symbolisant la perfection et la lumière. Tout au bas, une croix grecque s’unit au chrisme ainsi qu’à l’alpha et à l’omega signifiant que le Christ est le principe et la fin de tout. La croix peut correspondre à l’emblème de confréries ou d’ordres maçonniques. Sur la stèle de Joseph-Louis-Joachim Mercier, les sigles cruciformes désignent une appartenance aux ordres pontificaux de Saint-Grégoire-le-Grand et du Saint-Sépulcre, ce dernier étant identifié à la croix de Jérusalem, croix grecque potencée enserrant quatre motifs cruciformes. Du symbolisme de la croix à celui de l’arbre de vie, il n’y a qu’un pas : l’arbre-croix commémorant l’enfant de Charles Fitzpatrick mort en bas âge et inhumé au lot voisinant celui de l’Honorable René Édouard Caron. La croix comme motif d’adhésion à la chrétienté ponctue également les mausolées et autres monuments architecturaux.

 

Mausolées : habitacles familiaux ou lieux de culte de la différence

Trois mausolées sont édifiés à l’est du cimetière Belmont et cinq autres forment des fronts de rue volant la vedette panoramique dans la section centrale occupée après 1880, où se regroupent les emplacements familiaux les plus spacieux, sur l’avenue Saint-Nazaire, entre Notre-Dame-du-Saint-Rosaire et Saint-Édouard.

Cette architecture en pierre de taille s’inspire sur tout du répertoire néoclassique. De fait, si l’intérêt pour l’ordonnance classique en architecture religieuse s’est éteint au milieu du XIXe siècle, sa prégnance a marqué l’image du cimetière-jardin né à la même époque. Les mausolées de Georges-Élie Amyot et d’Alexandre Chauveau se distinguent, avec l’ordonnance rationnelle de leur façade munie d’un fronton triangulaire au-dessus de colonnes jumelées formant portique, caractéristique propre au modèle du temple grec prostyle. Le premier, occupant un vaste lotissement de 194 m2 au carrefour de trois rues, s’impose en plus par ses qualités architectoniques et son organisation intérieure. Il est pourvu de huit enfeus sur chacun des murs latéraux et de doubles cryptes au niveau des fondations, structures recouvertes de plaques de marbre. Chaque membre possède une place désignée. En outre, à l’abside, on distingue la photographie du défunt flanquée de deux chandeliers. La projection figurative et métaphorique de la famille s’associe au symbolisme de l’immortalité et de la gloire, car une couronne de laurier entoure le mono gramme familial se détachant en relief au centre du fronton sur haussé d’une croix et sur les deux battants de la porte en cuivre. Enfin, spécifions qu’au cimetière Saint-Charles, nous retrouvons la forme d’un temple grec à péristyle entourant le mausolée impérial du richissime William Venner. D’abord conçu pour la sépulture de l’Aiglon, fils de Napoléon Ier, Venner l’acheta en Italie pour une forte somme et le fit ériger de son vivant, en 1866, confiant le socle, l’édicule avec sa colonnade corinthienne et la grille à Charles Baillairgé (Germain : 38). Les limites ne tiennent plus lors – qu’il s’agit de se distinguer jusqu’après la mort.

Au cimetière Belmont, le mausolée de la famille de l’Honorable Ulric-Joseph Tessier, juge C.B.R., tel qu’inscrit sur la voussure supérieure, présente un modèle exclusif puisant aux canons éclectiques, où des éléments empruntés à la Renaissance italienne se fusionnent à des formes néo-byzantines et néo-romanes. La porte surmontée d’une imposte semi-circulaire est caractéristique de l’architecture néo-palladienne, de même que la forme de la fenêtre vénitienne reprise dans la structure générale des façades latérales. Ces dernières sont percées par une fenêtre géminée néo-romane, déjà en usage à l’époque byzantine. En outre, le plan central en forme de croix grecque rappelle les voûtes en quinconce avec coupole médiane des églises et des palais byzantins. Cintrant l’archivolte du frontispice, le mascaron de tradition médiévale avec la tête d’un pleurant s’avère chez nous un cas unique dans la thématique de la Déploration et rappelle les personnages fréquemment sculptés en pied sur les tombeaux des souverains au Moyen Âge, dont les ducs de Bourgogne (Panofsky : 73, fig. 212). Enfin, au portail, les pilastres d’angle et les colonnes adoptent l’ordre composite tandis que les chaînes de refends des faces latérales en pierre de taille lisse contrastent avec les bossages des surfaces en retrait.

Tous ces éléments concourent à maximiser l’impression de puissance et de richesse. Cette architecture d’esprit victorien visant les effets pittoresques manifeste une attitude foncièrement romantique propice aux nombreuses renaissances de styles résultant de la découverte des vestiges du passé et de l’expression d’un goût pour l’exotique (Noppen et al. : 87).

Des citadins de modeste extraction ou analphabètes ont investi, eux aussi de leur vivant, de grandes sommes pour s’assurer une belle image dans la cité des morts, comme en témoigne le mausolée construit en 1910 à l’entrée du cimetière, sur le lot de Pierre Giguère qui déclare dans son acte de vente passé devant le notaire Cyprien Labrecque, le 22 octobre 1887, ne savoir ni écrire, ni signer. Sa structure est commandée par la configuration de la façade principale s’inspirant de la fenêtre palladienne dont la forme cintrée de l’arc, reprise au fronton, se prolonge dans celle de la voûte en berceau. À l’époque, des préoccupations esthétiques commandaient l’édification de la demeure ultime pour laquelle les services d’un expert étaient requis. Le marché de construction de ce mausolée, incluant un plan de A. Laforce et Frères, marbriers et tailleurs de pierre, spécifie que les « travaux devront être faits suivant les règles de l’art par des ouvriers compétents et sous la direction de la partie de seconde part ». Enfin, le devis précise que le tout sera exécuté selon le modèle P38, pris au catalogue du Verbeau Co. À Détroit au Michigan. Au Québec, cette architecture ostentatoire connaît son apogée au tournant du XIXe au XXe siècle. Elle est le fait des cimetières catholiques des grandes agglomérations, mais elle s’affiche parfois au cimetière rural, comme c’est le cas à Neuville, où le mausolée de la famille de Camilien-Joseph Lockwell, édifié vers 1918, s’impose avec sa pleureuse en façade. Enfin, dans cette quête de la différence, on ne refuse pas la référence chrétienne. Sur ces constructions évoquant un lieu de culte, une croix couronne le fronton et parfois, un vitrail avec motif biblique perce le mur absidial jumelé de l’intérieur, à un autel miniature, un calvaire, un Christ en croix ou une console supportant une figure pieuse. Le mausolée moderne précédé de gradins cérémoniels rap pelle aussi une villa du XIXe siècle, parfois disposée à flanc de colline. Il reprend le concept de l’habitacle familial se matérialisant par la porte qui dissimule son espace privé et paradoxalement, il affecte l’habité et l’habitable.

En effet, certains d’entre eux exhibent un perpétuel état de propreté et ce, tout autant pour l’aménagement paysager. « Ce paraître mausoléen se veut le lieu d’un éternel présent. »

La maison, en tant que signifiant funéraire, est donc l’objet d’une double traction thématique, « à cheval » sur l’image du sommeil et l’image du départ : l’existant franchit la porte pour s’endormir. […] Le mausolée […] s’inscrit dans une relation parfaite de mimétisme avec le monde des vivants, c’est-à-dire qu’il satisfait ainsi le désir de transparence entre monde des morts et monde des vivants; et, en intimisant la mort, en la domestiquant, il justifie l’opacité au nom de la protection du sommeil des morts, au nom de leur « vie » privée (Urbain 1978 : 287 et 292).

Le contraste trouble lorsque ces tombeaux se confrontent au dénuement et à l’abandon des pierres tombales sises dans la section voisine des « fosses à part » correspondant aux concessions temporaires étalées sur dix ans, dont chaque lot répond aux normes minimales exigées pour la sépulture (1mx3m). Pour l’organisation spatiale du cimetière Belmont, Charles Baillairgé conçut aussi un réseau de circulations obéissant à une échelle précise en délimitant des artères principales et secondaires ainsi que des zones piétonnières pour la zone des concessions perpétuelles sur bail emphytéotique. En accord avec cette ordonnance, les lots les plus vastes se situent en bordure des grandes avenues ou sur la place centrale d’un carrefour. À l’époque, afin d’édifier leurs habitations posthumes, certaines familles réservaient de grandes superficies re groupant plusieurs lots, chacun pouvant atteindre 42 m2. Ainsi, le régime des concessions assujetti aux règlementations a contribué à l’implantation de la hiérarchie sociale par-delà la mort. Cette compartimentation de l’espace reproduit l’imaged’une société stratifiée en groupes et en classes.

Le mausolée à l’architecture ostentatoire

Le mausolée à l’architecture ostentatoire connaît son apogée au passage du XIXe au XXe siècle. On le trouve principalement dans les cimetières catholiques urbains.

Québec, cimetière Saint-Charles, mausolée du riche commerçant William Venner dans son état originel. La colonnade surmonte un mausolée souterrain provenant d’Italie. Elle avait d’abord été conçue pour recevoir la sépulture de l’Aiglon, fils de Napoléon Ier. Le mausolée, en marbre de Carrare, était à l’origine surmonté d’une divinité antique qui sera remplacée par le Sacré-Cœur que l’on voit aujourd’hui. Banque d’images de la revue Cap-aux-Diamants
Montréal, Notre-Dame-des-Neiges, mausolées
Montréal, Notre-Dame-des-Neiges, mausolées, dont celui de la famille Prévost
Montréal, Notre-Dame-des-Neiges, mausolées
Québec, Belmont, mausolée d’Ulric-Joseph Tessier, Photo Jean Simard
Québec, Belmont, mausolée d’Alexandre Chauveau

Poèmes d’Émile Nelligan (1897-1899)

Chapelle de la morte

La chapelle ancienne est fermée,

Et je refoule à pas discrets

Les dalles sonnant les regrets

De toute une ère parfumée.

 

Et je t’évoque, ô bien-aimée!

Epris de mystiques attraits :

La chapelle assume les traits

De ton âme qu’elle a humée.

 

Ton corps fleurit dans l’autel seul,

Et la nef triste est le linceul

De gloire qui te vêt entière;

 

Et dans le vitrail, tes grands yeux

M’illuminent ce cimetière

De doux cierges mystérieux.

Chapelle ruinée

Et je retourne encor frileux, au jet des bruines,

Par les délabrements du parc d’octobre. Au bout

De l’allée où se voit ce grand Jésus debout,

Se massent des soupçons de chapelle en ruines.

Je refoule, parmi viornes, vipérines,

Rêveur, le sol d’antan où gîte le hibou;

L’Erable sous le vent se tord comme un bambou,

Et je sens se briser mon cœur dans ma poitrine.

Cloches des âges morts sonnant à timbres noirs

Et les tristesses d’or, les mornes désespoirs,

Portés par un parjure que le rêve rappelle,

Ah ! comme, les genoux figés au vieux portail,

Je pleure ces débris de petite chapelle…

Au mur croulant, fleuri d’un reste de vitrail !

Chapelle dans les bois

Nous étions là deux enfants blêmes

Devant les grands autels à franges,

Où Sainte Marie et ses anges

Riaient parmi les chrysanthèmes.

Le soir poudrait dans la nef vide;

Et son rayon à flèche jaune,

Dans sa rigidité d’icône

Effleurait le grand Saint livide.

Nous étions là deux enfants tristes

Buvant la paix du sanctuaire,

Sous la veilleuse mortuaire

Aux vagues reflets d’améthyste.

Nos voix en extase à cette heure

Montaient en rogations blanches,

Comme un angelus des dimanches,

Dans le lointain qui prie et pleure…

Puis nous partions… Je me rappelle!

Note (1)

Ce texte fait partie d’une série d’articles de notre grand dossier « Cimetières, patrimoine pour les vivants » tiré du livre du même titre par Jean Simard et François Brault publié en 2008.

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