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Statue en bronze d'Andrée Mathieu, pianiste

André Mathieu, le Mozart canadien

Lorraine Guay

Géographe et auteure

André Mathieu naît à Montréal le 18 février 1929, dans le studio de Rodolphe, son père, au coin des rues Sherbrooke et Sanguinet. Rodolphe, un musicien athée, a accepté de se marier à la cathédrale Saint-Jacques (Marie-Reine-du-Monde) deux mois avant la naissance de son fils, pour que son épouse Wilhemine (Mimi) Gagnon ne vive pas dans le péché.

Après ce mariage à la cathédrale, où deux balayeurs leur ont servi de témoins, les événements se bousculent. Rodolphe, qui enseigne à l’Institut pédagogique, est licencié, peut-être à cause de ses convictions anticléricales. Le 24 octobre, le krach boursier survient. À 40 ans, Rodolphe se retrouve sans le sou et Mimi porte déjà son deuxième enfant. La petite famille se voit obligée d’aller vivre avec la belle-famille. Après plusieurs déménagements, les Mathieu se fixent en 1933 au 4519 de la rue Berri. Pendant 27 ans, ils occuperont cette maison surnommée « la cabane à sucre ».

Rodolphe, qui a vu venir les choses, a fondé, après la naissance de son fils, le Canadian Institute of Music, qui deviendra l’Institut canadien de musique. Pour assurer le rayonnement de son école, il lance Les Soirées Mathieu, formule alliant concerts, conférences et débats, qui deviendront légendaires.

Son fils André, qu’on dit extrêmement précoce, grandit entre une mère violoniste et un père qui joue du piano, compose et enseigne. André raconte des histoires à son père avec des sons. À 4 ans, il joue ses compositions lors d’un premier récital à l’Académie Notre-Dame-de-Grâce, pour un cachet de 5 $. Complètement ahuri par le génie et l’aisance de son fils, Rodolphe décide de ranger sa plume pour se consacrer à l’éducation musicale de son fils.

En 1935, à 6 ans, André joue son Concertino no 1 et le premier mouvement de son Concertino no 2 au Ritz Carlton. La critique est éblouie. L’année suivante, il obtient une bourse de trois ans du gouvernement du Québec et part avec sa famille dans la Ville lumière pour y étudier le piano. Quelques mois plus tard, André joue à la Salle Chopin à Paris. Une avalanche d’éloges tombe sur le jeune prodige, désormais surnommé le « Mozart canadien ». L’Excelsior, quotidien parisien, rapporte cependant le caractère sombre et âpre de ses compositions, qui indique une âme tourmentée pour un si jeune enfant.

En 1939, la famille Mathieu rentre au Canada pour les vacances. Mais le déclenchement de la guerre contraint André à demeurer en Amérique. Le monde que Rodolphe avait mis en place autour de son fils vient de s’écrouler. Il doit recréer ce monde en Amérique. Après une série de concerts, André fait ses débuts au Town Hall de New York. Il obtient une nouvelle bourse du gouvernement québécois et la famille Mathieu déménage à New York. André gagne le premier prix au concours des jeunes compositeurs organisé par l’Orchestre philharmonique de New York.

Mais l’enfant n’est pas heureux dans la mégalopole. Il a des sautes d’humeur et devient plus introverti. Il a conscience que tout tourne autour de lui, car il est le soutien de la maisonnée. Prisonnier des liens familiaux, André tentera, à l’adolescence, de réécrire l’enfance qu’il n’a jamais eue.

De retour à Montréal en 1943, il a maintenant 14 ans, mais en paraît 19, écrit le Concerto de Québec. Entouré de gens plus âgés que lui qui l’influencent, André se met à consommer de l’alcool et à fumer. Il fait la rencontre d’une jeune comédienne de 21 ans, Huguette Oligny, dont il s’éprend follement. Mais ce premier amour se révèle un échec qui le poursuivra toute sa vie.

L’automne 1946 marque un tournant dans la vie d’André. Il part seul à Paris pour y étudier la composition avec Arthur Honegger, mais il est malheureux sans les siens et revient à Montréal l’année suivante. Tourmenté et mélancolique, l’adulte demeuré enfant sombre peu à peu dans son monde intérieur et dans l’alcool. Il meurt le 2 juin 1968, à 39 ans. Toutefois le prodige nous a déjà livré le meilleur de lui-même, son génie mélodique et des œuvres éternelles.

Le souvenir d’André Mathieu

Un long silence suit la mort d’André Mathieu. Dans le cimetière Notre-Dame-des-Neiges, à Montréal, on cherche en vain un monument érigé à sa mémoire. Depuis son décès, il y a plus de 50 ans, il repose, anonyme, dans le terrain familial acheté par son grand-père, J. A. Gagnon. Dans la section R, seule une plaque au sol porte l’inscription « Famille Dr J. A. Gagnon ».

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Mais après des décennies d’oubli, la réminiscence du prodige prend forme. L’année 2010 sera l’année Mathieu : un film, L’enfant prodige, de Luc Dionne, la biographie André Mathieu, de Georges Nicholson, des disques et plusieurs concerts donnés par Alain Lefèvre à Montréal, ailleurs en Amérique du Nord et à l’étranger, honorent le talent vertigineux de cet être d’exception.

Quatre ans plus tard, en 2014 et 2015, White et White, un duo d’artistes, frère et sœur issus d’une famille de sculpteurs originaires de Loretteville, réalisent une oeuvre en bronze rendant hommage à André Mathieu et à son Concerto de Québec. L’œuvre, coulée à la fonderie québécoise d’Innvernnes, fait 2,3 m de hauteur . Elle est installée devant l’Appartement Hôtel, 455 rue Sherbrooke Ouest, à Montréal, a été offerte par ses propriétaires. Beaucoup de recherches ont été faites pour représenter les traits du beau visage du compositeur autour de ses 20 ans, à la mi-temps de sa courte vie, alors qu’il a atteint le point culminant de sa carrière d’artiste. Son regard profond traduit une sorte de mélancolie face à son passé glorieux et son avenir incertain.

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Sous son buste se déploie un dialogue entre le piano et l’orchestre. Le Concerto de Québec, composé à l’âge de 13 ans, évoque l’ardeur et la jeunesse de cet être hors du commun, à partir d’un jardin formé des instruments de musique de ce concerto. Sur le devant de la sculpture pointe le grand fragment d’un piano, puis on découvre l’orchestre tout autour de l’œuvre. À sa base, chaque instrument utilisé dans le Concerto de Québec est représenté: le cor français, le violoncelle, le tuba, la trompette, le hautbois, le trombone, l’alto, le violon, le basson, le piccolo, la clarinette, la timbale et la contrebasse.

Ce jardin musical fait aussi référence aux nombreuses compositions dans lesquelles André Mathieu a célébré la nature : Les Vagues, Les Mouettes, Printemps canadien, Été canadien, Les Abeilles piquantes, La Libellule et plusieurs autres.

Au cimetière Notre-Dame-des-Neiges, un monument lui est dédié

Après 50 ans d’anonymat sur son lieu de sépulture, un magnifique monument vertical représentant trois notes blanches et deux noires (do, ré, mi) du clavier de piano, ressuscite la présence du compositeur et pianiste dans le cimetière historique. L’idée a germé dans l’esprit de son neveu, Éric Le Reste, fils de la sœur d’André, Camille Mathieu.  Le concept a été élaboré de concert avec l’entreprise familiale Monuments Charles Vincent et Fils, à Lachine. Le monument de granite noir indien a été installé le 11 octobre 2019, sobrement, sans cérémonie, en présence de son neveu Éric Le Reste et de son petit-neveu, Mathis Messager.

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Aujourd’hui, plusieurs rues et avenues de villes québécoises, ainsi qu’une salle au cégep Montmorency, à Laval portent le nom d’André Mathieu.

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