QUAND LES ENFANTS FLEURISSENT LA MÉMOIRE

France Rémillard
Éditrice-en-Chef de L’Écomusée du Patrimoine

De culture et de tradition
Au Japon, ce sont des forêts de planchettes de bois calligraphiées de prières qui marquent les tombes des êtres chers. Ici, c’est en fleurissant nos morts qu’on honore leur mémoire. Cette tradition, bien que beaucoup moins répandue de nos jours, persiste dans notre culture d’influence victorienne.
Je me souviens d’un dimanche de mai, où j’ai accompagné mon père au cimetière de la Côte-des-Neiges pour une cérémonie de commémoration rituelle. Mon grand-père Wilfrid était décédé sous mes yeux l’année précédente. J’avais six ans ce jour de mai où nous nous étions rendus aux serres du cimetière pour acheter des bégonias en pot pour fleurir le ot du défunt. En récompense pour l’avoir sagement assisté dans l’exercice de mise en terre des fleurs de mémoire, j’avais eu droit à un bégonia pour moi-même. Trop heureuse de cette acquisition, je l’avais installé dans une plate-bande en façade de la maison. Je l’avais veillé durant tout l’été. Informée qu’il ne tolérait pas le froid, j’avais beaucoup insisté ce soir d’automne pour qu’on aille quérir ma pupille horticole au jardin pour la mettre à l’abri… ce qui m’avait été refusé.
Le lendemain matin, je n’ai pu que constater que mes craintes de gel s’étaient avérées fondées: mon précieux bégonia avait rendu l’âme. Si au décès de grand-père Wilfrid je n’avais pas pleuré, il en fut tout autrement à la mort de mon plant. Au moment du départ inopiné et définitif du grand-père, je ne comprenais pas le concept de la mort. Personne n’avait alors eu l’idée de me l’expliquer, tous étant alors trop occupés à assimiler ce décès soudain. C’est en voyant l’état mon bégonia non gélif que je l’ai saisi le concept de la mort dans toute sa réalité. Mes parents n’ont jamais compris que le destin d’un bégonia puisse justifier une telle crise de larmes.
Devoir de mémoire
C’est cette anecdote qui m’est revenue à l’esprit cette semaine quand une amie, Madame Suzanne Lemire m’a raconté qu’en Hollande, ce sont les enfants des écoles qui fleurissent la mémoire. Comme plusieurs de nos lecteurs préoccupés de la protection des cimetières, la visite de ces lieux de mémoire fait partie des activités de voyage de mon amie. Lors d’un passage en Hollande, elle s’est rendue au cimetière d’Arnhem, un cimetière militaire situé à Oosterbeek. Elle a avoué avoir presque pleuré en arrivant sous le porche de ce cimetière. «J’ai ressenti une émotion indescriptible que je n’oublierai jamais», m’a-t-elle dit.

Elle a alors été très étonnée de constater que toutes les stèles étaient fleuries. À la question de savoir qui s’occupait de fleurir les tombes des soldats tombés au combat, elle s’est fait répondre que les enfants des écoles s’acquittaient de cette tâche. Quelle belle idée ! La plupart de ces soldats étant morts en terre étrangère, ils ne peuvent compter que sur ces jeunes natifs pour entretenir le souvenir de leur vie abruptement interrompue. Pour les enfants, il s’agit d’une initiation à l’histoire, au concept de la mort, à l’effet désastreux des guerres et à la pratique de la commémoration.
Les morts d’Arnhem
Puisque nous commémorons cette année la fin de la première Grande Guerre (1914- 1918), cette information m’a amenée à documenter les morts de la Seconde Guerre, ceux d’Arnhem : il y en a au moins 1 759, juste à cet endroit.
C’est ainsi que j’ai appris que c’est en tentant de libérer les Pays-Bas, très tôt tombés aux mains des Allemands (en 1940), que ces soldats aient perdu la vie. J’ai aussi compris à quel point cette ville était un lieu stratégique important, une sorte de nœud de la guerre aussi férocement défendu que désespérément convoité.
En septembre 1944, une première tentative de reprise d’Arnhem, appelée Opération Market Garden, avait échoué, le maréchal Montgomery ayant sous-estimé la force militaire en place. Après cet assaut manqué, les Allemands n’eurent de cesse de renforcer cette position, naturellement protégée par les rivières qui l’encerclent et les hauteurs qui la fortifient. Aussi, a-t-il fallu attendre avril 1945 pour qu’une nouvelle offensive soit lancée. Cette fois, minutieusement conçue, tactiquement coordonnée et planifiée en trois phases, la bataille a été furieusement livrée et dramatiquement coûteuse en vies humaines. Et elle n’a réellement pris fin qu’avec la reddition sans condition des Allemands, le 5 mai. Les morts d’Arnhem, Anglais, Américains, Canadiens, et Polonais ont tous péri dans cette bataille.


Les morts de la guerre en Hollande
Arnhem n’est pas le seul cimetière militaire à visiter. La Hollande à elle seule en compte pas moins de 10. Trois d’entre eux abritent les restes de nos compatriotes qui ont brutalement achevé leur vie en terre étrangère.
Les cimetières militaires en Hollande

Tellement de mémoires à honorer : les enfants des écoles de Hollande auront toujours l’embarras du choix pour les fleurir. Dommage qu’au Québec on tende à interdire cette pratique pourtant tellement riche de sens !

Quand les enfants interrogent la mort

France Rémillard
Éditrice-en-Chef de L’Écomusée du Patrimoine
Ce texte est présenté dans la chronique Conservation puisqu’à notre avis l’expérience qui y est décrite est une manière de préservation attentionnée et de protection d’un bien et qu’elle répond à la définition de la conservation : « A careful preservation and protection of something », d’après le dictionnaire Merriam-Webster.
Dans mon enfance passée dans la banlieue sherbrookoise, mes frères et moi lancions des explorations territoriales sur ce qui nous semblait un vaste périmètre autour de la maison familiale. Nos expéditions en forêt, qui duraient souvent toute une journée, nous avaient un jour menés à une grande clairière parsemée de pierres, tondue de près et fleurie de surcroît. Le contraste entre le côté touffu et aléatoire du boisé et celui clair et ordonné de ce terrain gazonné avec ses allées gravillonnées nous avait surpris et émerveillés. C’est en rapportant à la maison quelques ornements floraux prélevés çà et là dans ce vaste jardin organisé que nous avions appris que notre belle clairière était en fait un cimetière. Je sais aujourd’hui qu’il s’agissait du Elmwod Cemetery, fondé en 1890. À cet âge – nous avions entre 5 et 7 ans –, mes frères et moi ignorions la mort et encore plus les rituels qui l’entouraient. Cela se passait en 1956. Les années allaient se charger de nous éduquer.

De l’appréhension à la compréhension
Les experts s’entendent pour dire que c’est vers l’âge de neuf ans que la plupart des enfants réalisent ce qu’est la mort, son caractère définitif, inévitable et universel. Ils
constatent que tout être vivant mourra, y compris les êtres chers et soi-même. Cette prise de conscience s’accompagne souvent d’un éveil de l’intérêt pour l’au-delà et pour le caractère énigmatique de la mort et de ce qui l’entoure.
Les enfants de l’école Lambert, à Saint-Joseph-de-Beauce, avaient 10 et 11 ans quand, en 1984, ils ont mené, sur deux semaines, un projet de création littéraire sur le thème des Secrets du cimetière, sous la direction éclairée de l’enseignante Liliane Lessard. Cela avait commencé par la célébration de l’Halloween et les mystères qui entourent la fête des Morts : feux-follets, sorcellerie, loups-garous, fantômes et autres personnages à faire peur. Dans ce contexte, le professeur et essayiste Jean-Claude Dupont (1934- 2016), dont certains disent qu’il fut le plus important ethnologue des croyances et des légendes au Québec, avait été invité. Son discours a très certainement nourri l’imaginaire fertile de ces gamins et gamines, tant et si bien que le cimetière fut sélectionné comme lieu propice à leurs travaux de recherche et d’acquisition de connaissances. Vingt- deux enfants ont pris part à l’exercice.
Approche pédagogique
Après avoir identifié des pistes à explorer, les élèves ont choisi ce qui les intéressait, puis ils se sont organisés en équipes de deux ou trois, mêlant les 4e et 5e années. La poursuite de l’expérience s’est fondée sur la visite d’un cimetière, préparée sur la base des informations recherchées, des directions à explorer et des outils requis pour la cueillette des informations, tels que papier, crayon, pédomètre, boussole, règle, herbier, etc.
Page couverture de cette création collective des enfants de 4e et 5e année de l’école Lambert à Saint-Joseph-de-Beauce.
De cette première visite, d’autres sujets ont émergé, suscitant de nouvelles adhésions chez les enfants. Les données de terrain et celles des livres et revues se sont accumulées et ont alimenté leur désir de savoir et leurs projets de création.

Les enfants ont exploré la mort et l’au-delà sous tous ses aspects. Ils en ont décortiqué le vocabulaire. Ils ont examiné la conception qu’en avaient les Égyptiens anciens. Ils ont interviewé ses acteurs, dont le curé et le thanatologue, sans oublier le fleuriste. Ils ont évalué en détail le coût des funérailles, incluant celui des lots au cimetière. Ils ont scruté les statistiques de décès inscrits sur les pierres. Ils ont fouillé l’histoire des personnages qui y reposent, dont celle du célèbre juge Robert Cliche (1921-1978). Ils ont arpenté le lieu, l’ont mesuré et cartographié. Ils se sont intéressés à sa topographie, et sa flore. Ils ont comparé les stèles sur le plan des matériaux, de la forme et de l’iconographie. Ils ont même dressé un répertoire de proverbes et de superstitions reliés à la mort. Ils ont beaucoup joué avec le concept du testament. Ils ont monté des jeux-questionnaires et ont aussi conçu ce qu’ils ont appelé un rallymetière. Ce faisant, ils ont presque tout couvert.
Tirée de Les secrets du cimetière, bande dessinée sur le thème du vandalisme au cimetière, de l’élève Frédérik Grondin
Cela se passait dans les années 80. Selon mon évaluation, ces enfants d’alors sont maintenant des adultes de 47 et 48 ans. Si leur curiosité et leur créativité m’ont étonnée, charmée et émue, je me demande ce qu’eux-mêmes ont conservé de cet exercice. Sont- ils passé de l’appréhension à la compréhension? Ont-ils moins peur de la mort?
Pédagogique dans sa forme et ludique dans son expression, ce travail leur a certainement ouvert de nouveaux horizons, dont ceux de la finitude de la vie et de leur immuable condition de mortel, une condition à laquelle nul n’échappe, mais que nous tentons d’évacuer de notre esprit. J’ose croire que, pour ces jeunes adultes, le cimetière a acquis un sens, une fonction sociale et mémorielle. Dans la mémoire héritée des enfants, ces lieux sont des sources de grands frissons et de peurs. À l’âge mûr, ce sont des endroits de calme et de repos, de mémoire et de contemplation. Cet exercice aura à tout le moins précocement changé leur perception du champ des morts et leur a permis de comprendre la précarité de la vie, d’atténuer leur angoisse de mourir et de modifier leur perception folklorique des lieux de sépulture. En témoigne ce poème d’une jeune participante de 10 ans :
« Le cimetière tout en bois et en pierres
N’a pas que des poussières sous terre :
Mais des mystères entre ciel et terre
Et nous les avons découverts. »
Ces individus seront-ils de meilleurs défenseurs de ce patrimoine? J’aime le croire, il me faut le croire, car il y a là une partie de l’âme enracinée du Québec.