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L’ART DE FAIRE DISPARAÎTRE EN DOUCE NOTRE PAYSAGE FUNÉRAIRE PATRIMONIAL

Gaston Cadrin

Géographe, environnementaliste

Document de réflexion adressé à la direction de Mont-Marie, corporation de cimetières, au ministre de la Culture et des Communications, au député-ministre de Lévis, au maire de Lévis, aux sociétés historiques et aux médias à la suite de la décision de la Corporation Mont-Marie d’autoriser la démolition du mausolée de l’ancien maire de Lauzon, Pierre Bourget.

LÉVIS, LE 22 NOVEMBRE 2023

La partie nord-ouest du cimetière Mont-Marie. On voit au fond le mausolée subsistant du notaire Léon Roy où il s’en trouvait plusieurs érigés par les grandes familles de Lévis au XIXe siècle. On remarque également que les stèles anciennes deviennent de plus en plus clairsemées, en raison du mode de gestion actuellement mis en place. Photo : Gaston Cadrin, 21 février 2021.

Le 26 octobre dernier, la Corporation du cimetière Mont-Marie à Lévis (devenu récemment, Mont-Marie, corporation de cimetières) informait par courriel la Société d’histoire de Lévis (courriel 26 octobre 2023, de Nathalie Champagne, directrice administrative de Mont-Marie, à la Société d’histoire de Lévis ) qu’elle avait dû sécuriser le terrain autour du caveau Bourget, « très abimé et de plus en plus dangereux pour la sécurité des employés et des visiteurs du cimetière ».

Vue du mausolée Pierre Bourget récemment « sécurisé » par une clôture de plastique. Au premier plan, le monument funéraire du capitaine Bernier, érigé en 1984 en remplacement du mausolée détruit. Photo : Gaston Cadrin, le 8 novembre 2023. Dans ce secteur, existait naguère un superbe mausolée de la famille de Charles-William Carrier, industriel associé à la fonderie Carrier et Lainé dans le secteur de la Traverse.

La directrice administrative, Nathalie Champagne, ajoutait que :

Le caveau Bourget est bien connu des gens de Lévis, plus particulièrement de ceux du secteur de Lauzon. Il est abandonné depuis 1966, date du dépôt du dernier cercueil de la famille, et aucun descendant ne s’est manifesté depuis. Il a une valeur sentimentale pour les gens du coin, mais pas vraiment de valeur patrimoniale.

Les monuments et autres installations qu’on retrouve sur les lots concédés de la Corporation sont de la seule responsabilité des concessionnaires. Compte tenu de l’état du caveau, lors de sa dernière assemblée le comité administratif de Mont-Marie, corporation de cimetières a adopté une résolution autorisant la démolition de ce caveau ainsi que la relocalisation des corps qui y ont été déposés.

Voilà, le sort en est jeté, la pelle mécanique sera à pied d’œuvre au printemps, si aucun obstacle ne se dresse… De prétendre que ce mausolée (terme plus approprié que caveau) n’a pas de valeur patrimoniale, alors qu’il ne reste que trois structures du genre dans ce cimetière, démontre clairement que la gestion de nos cimetières — ces parcs jardins témoins de l’histoire des bâtisseurs du lieu et du monde ordinaire — n’a guère changé depuis certaines dénonciations passées. Pour mémoire, le 19 novembre 1996, l’historien Michel Lessard, vice-président du Groupe d’initiatives et de recherches appliquées au milieu (GIRAM), tenait un point de presse dans le cimetière Mont-Marie pour dénoncer la pratique de destruction des stèles familiales lorsque les concessionnaires ne réglaient pas leur compte (voir annexes).

Le mausolée du capitaine Elzéar Bernier (1852-1934), explorateur de l’océan Arctique au début du XXe siècle. Construit par lui et sa famille en 1888, dans la partie est du cimetière, ce monument funéraire fut saccagé par des pilleurs et démoli vers 1983. Photo de Jérôme Pelletier, publiée dans le Hublot, la petite histoire de L’Islet, 15 octobre 2020

Celui-ci déplorait la disparition de nombreux mausolées, dont celui du capitaine Elzéar Bernier (construit en 1888), et l’envoi à la casse de nombreuses stèles de valeur historique, représentant parfois des personnages marquants, tels Alphonse Desjardins et bien d’autres. Pour notre collègue Lessard, les cimetières, et notamment les cimetières-jardins conçus à compter du XIXe siècle, sont des lieux de mémoire, d’histoire, d’art et de pérennité qui doivent être conservés pour les générations futures. C’est dans ce contexte que des gens avaient cru y indiquer une trace de leur passage. Ceci, en consentement des milliers $ à un monument installé sur un lot loué soi-disant à perpétuité (Marc Saint-Pierre, Une morgue de stèles à Lévis, Le Soleil, le 20 novembre 1996). Aucune de ces familles n’avait prévu que leur monument funéraire pouvait finir en dallage de patio ou à des fins autres…

Mausolée néoclassique en pierre de taille du notaire Léon Roy, érigé en 1886. Il semble encore en bon état. Photo : Gaston Cadrin, le 8 novembre 2023. La famille Carrier, juste à l’ouest, possédait aussi un mausolée qui aurait été détruit à la fin des années 1960.

Cette gestion strictement financière consistant à faire disparaître les stèles de ceux qui ne paient pas leur dû depuis un certain temps pour céder les lots à de nouveaux concessionnaires contribue à évacuer graduellement le paysage funéraire historique et patrimonial. La décision récente de démolir le mausolée Bourget à la suite d’un manque d’entretien constitue hélas un autre triste exemple.

Imaginez, il ne reste que trois mausolées de valeur patrimoniale dans tout le cimetière :

  • celui du généreux bienfaiteur homme d’affaires et maire Georges Couture (1887),  (Aujourd’hui, en piteux état , malgré un contrat avec la fabrique garantissant son entretien à perpétuité.)
  • celui du notaire Léon Roy (1886) et
  • celui du marchand et maire Pierre Achille Bourget (milieu de 1890).

 

Cela devrait être un devoir pour ladite Corporation de les conserver et les restaurer, car ils constituent un témoignage visuel exceptionnel de l’importance de ces monuments majestueux du dernier repos au XIXe siècle. Les administrateurs et les administratrices de la corporation doivent tenir compte de la nécessité et de l’importance de conserver au cimetière Mont-Marie, ses caractéristiques esthétiques, historiques et écologiques ; bref, conserver l’esprit du lieu, d’un lieu verdoyant et patrimonial. 

Le mausolée de Pierre Bourget (1948-1915), ancien maire de Lauzon pour deux mandats (1891-1892 et 1894-1895) et chevalier de Saint-Grégoire-le-Grand, doit absolument être conservé. Véritable œuvre d’art, il est même plus impressionnant que celui du capitaine Bernier avec sa façade en pierre de taille, ses quatre colonnes et ses murs en belles pierres de granite de différentes couleurs. Bien que Pierre Achille Bourget décède en 1915, il est fort possible que son mausolée familial soit plus ancien et qu’il ait été édifié pendant qu’il était maire, période où ce type de monument était fort courant pour les personnages prestigieux.

Façade néoclassique du mausolée avec ses quatre pilastres et son ouverture cintrée (récemment obstruée de blocs de béton). Les pierres verticales supérieures et d’autres pierres latérales sont dé-jointoyées ce qui nécessite un ravalement urgent ; rien d’irréversible qui commande une destruction totale. Photo : Gaston Cadrin, le 8 novembre 2023.

À notre avis, ce mausolée ne présente aucune dégradation irréversible le condamnant à la démolition. Certes, quelques pierres verticales en façade doivent être stabilisées, tandis que les murs latéraux et le mur arrière nécessitent le nettoyage des joints, l’ajout d’une pierre ou deux et un ravalement de l’ouvrage; ce qui constitue une intervention à des coûts acceptables. Le toit aurait besoin d’une réparation afin d’éviter les infiltrations et, sur le plan esthétique, une porte en métal devrait idéalement cacher les horribles blocs de béton placés antérieurement.

La restauration de ce mausolée est d’autant plus nécessaire qu’il est voisin du lot du capitaine Bernier, occupé par un nouveau monument érigé en 1984 après le vandalisme et la destruction de l’ancien mausolée du capitaine. De plus, c’est le seul mausolée subsistant dans la partie lauzonnaise du cimetière. Selon le GIRAM, il revient prioritairement à l’organisme Mont-Marie, corporation de cimetières d’assumer la responsabilité de conserver l’ensemble du patrimoine funéraire (croix, calvaires, chemin de croix, stèles monumentales, etc.) pour les générations futures.

Le Québec devrait suivre l’exemple de l’Ontario qui a adopté une Loi en 2012, exigeant que les corporations de cimetières constituent un fonds placé en fiducie servant exclusivement à l’entretien des monuments et autres constructions funéraires. Les prélèvements autorisés à cette fin s’élèvent à 40 % du prix d’une concession, 20 % du coût d’une crypte et 10 % du coût d’une niche de columbarium.

Enfin, puisque 75 à 80 % des corps des personnes défuntes seront incinérés et que plusieurs choisiront une niche dans un columbarium ou le dépôt d’une urne en sol, il devient urgent de trouver des formules qui permettent de sauvegarder les aspects paysagers et patrimoniaux du cimetière Mont-Marie et des centaines de cimetières dispersés à travers le Québec. L’enlèvement des stèles ou monuments funéraires devrait être la solution de dernier recours.

Nous suggérons à corporation du cimetière Mont-Marie et aux autres gestionnaires de cimetières au Québec de s’inspirer des recommandations ci-dessous ; entre autres, de mettre en place des moyens, notamment financiers, afin d’assurer la pérennité des éléments historiques ou plus récents les plus remarquables du cimetière Mont-Marie.

 

NOS RECOMMANDATIONS à Mont-Marie, corporation de cimetières

  • Conserver et restaurer le mausolée de l’ex-maire de Lauzon, Pierre Bourget. Entre-temps, une bâche de protection devrait être posée avant l’hiver afin d’éviter une plus grande détérioration.

 

  • Dresser urgemment un inventaire des stèles ou monuments intouchables en raison de leur valeur historique et/ou esthétique, afin de ne pas seulement considérer le paiement ou non pour leur conservation et leur entretien.

 

  • Constituer un Fonds d’entretien à même des contributions spécifiques provenant des concessions de lots, de niches en columbarium ou encore d’un paiement prolongé (dépassant les 30 ans d’une concession) par les familles concernées. Ce Fonds serait placé en fiducie et une loi-cadre du gouvernement devrait encadrer ce processus.

 

  • Création d’une fondation (reçus de bienfaisance aux souscripteur [e] s) dédiée à l’entretien des éléments orphelins du cimetière : chapelles, mausolées, caveaux, sites d’intérêts et stèles les plus remarquables, soit par leur valeur patrimoniale et/ou par leur ancienneté.

En 2006, on dénombrait au Québec, 22 cimetières classés par le ministère de la Culture, 27 cités patrimonial par une ville ou une municipalité et 5 ayant un statut de protection fédéral.

Considérant, la valeur historique et paysagère du cimetière Mont-Marie, le GIRAM analysera la pertinence de demander soit le classement national ou la citation (municipale) du cimetière de Lévis comme SITE PATRIMONIAL, selon l’article 58 ou l’article 127 de la Loi sur le patrimoine culturel.

Annexes

Pierre Achille Bourget, un grand personnage pour la communauté (Le Soleil, 4 août 1913)
Intervention Michel Lessard pour le GIRAM en 1996 : articles du Soleil et du Journal de Québec.
Intervention Michel Lessard pour le GIRAM en 1996 : articles du Soleil et du Journal de Québec.
Le mausolée de Georges Couture (décédé en novembre 1887), sans doute le plus impressionnant du cimetière, situé dans un talus juste à l’entrée. Cet éminent personnage de la ville de Lévis au XIX e siècle (maire de Lévis, en 1870-1871 et de 1874 à 1884) avait pris soin de signer un contrat avec la fabrique le 25 mai 1887, sous la signature du notaire Joseph-Edmond Roy, garantissant l’entretien à perpétuité par la fabrique du mausolée qu’il venait de faire construire. Cette obligation revient de facto à la Corporation du cimetière Mont-Marie. Il serait temps de vérifier les joints de mortier, notamment de l’escalier et de réparer ou de remplacer la porte. Photo : Gaston Cadrin, le 8 novembre 2023.
Voici l’état de la porte du mausolée de Georges Couture et ses descendants. Les caissons inférieurs seraient faciles à enfoncer. Photo : Gaston Cadrin, le 8 novembre 2023.
Le magnifique monument-calvaire avec une statue de bronze Ecce Homo, aménagé en 1893 dans la partie est du cimetière Mont-Marie. Il a servi à honorer la mémoire de nombreux curés de Saint-Joseph-de-Lévis, dont le curé Édouard Séverin Fafard, en poste à Lauzon de 1873 à 1908. Qui doit payer pour l’entretien futur ? Photo : Gaston Cadrin, 8 novembre 2023.

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