Géographe et auteure
Disettes et révoltes
Le 14 octobre 1757, Montcalm écrit à Lévis: « J’ai ouvert hier l’avis du retranchement des tables… J’ai été d’avis qu’il ne fallait, de tout l’hiver, ni bals, ni violons, ni fêtes, ni assemblées. » Il ajoute: « Le peuple est au quarteron de pain… ». Peu inquiets, les dirigeants coloniaux, administrateurs et grands commerçants, continuent de donner festins et bals tout l’hiver. L’intendant Bigot organise même un somptueux banquet où « il y a eu trois tables faisant quatre-vingts couverts », rapporte Gilles Archambault (1967). L’ambitieuse Angélique Péan, épouse d’un fonctionnaire canadien, devient la maîtresse de Bigot et passe la guerre dans une riche demeure de Québec où elle tient un salon fréquenté par la haute société. Les mondanités, le continuel défilé de la parenté et des domestiques occupent grandement la vie des femmes nobles. Aussi leur arrive-t-il souvent de mettre leurs enfants en nourrice à la campagne dès l’âge de deux mois jusqu’à deux ans – un destin funeste pour la moitié d’entre eux (Jan Noel, 1998)
Le sort de la majorité des femmes est tout autre. À Québec, les prix doublent et triplent alors que le gouvernement rationne le pain et substitue de la viande de cheval au bœuf dans les boucheries. Dans son journal, Lévis écrit que le 1er décembre 1757 « il y eut une émeute de femmes; elles s’assemblèrent devant la porte de M. le marquis de Vaudreuil ; elles demandèrent à lui parler… Les femmes répondirent à M. de Vaudreuil qu’elles avaient de la répugnance à manger du cheval; qu’il était ami de l’homme; que la religion défendait de les tuer et qu’elles aimeraient mieux mourir que d’en manger… Elles dirent qu’elles n’en prendraient pas, ni personne, pas même les troupes. » Le 15 avril 1758, elles manifestent cette fois devant la porte de Monsieur Daine, lieutenant général de police.
Au cours de l’hiver 1757-1758, la question des vivres est un problème majeur au Canada. Les urbains autant que les ruraux souffrent de disettes car les récoltes sont insuffisantes pour nourrir à la fois l’armée et la population. De plus, les campagnes doivent fournir du bétail pour les besoins de l’armée qui ne font que s’accroitre.
En 1759, la mobilisation civile atteint des sommets inégalés, s’élevant à près de 12 580 miliciens sur une population évaluée entre 60 000 et 70 000 personnes. C’est presque toute la population masculine en âge de combattre, soit entre 16 et 60 ans, qui rejoint la milice. Jacques Mathieu et Sophie Imbeault (2013) estiment ainsi que toutes les familles du Canada sont touchées par le départ d’un des leurs, père, fils, frères ou encore époux, laissant derrière les femmes, les enfants et les hommes de plus de soixante ans tenter, tant bien que mal, de produire suffisamment de récoltes pour assurer leur survie et celle de la colonie pour les mois à venir.
Les Anglais dévastent les côtes
Au printemps 1759, des navires français viennent ravitailler Québec mais après le mois de juin, le Saint-Laurent est verrouillé par la flotte anglaise qui remonte le fleuve. Sur la rive nord, les Anglais incendient toute la côte habitée de Charlevoix (Les Éboulements, Baie-Saint-Paul, Petite-Rivière) et de Saint-Joachim à l’Ange-Gardien. Les femmes, les enfants et les animaux se réfugient dans les forêts entourant la Baie-Saint-Paul dans des abris de fortune appelés « des cabanes ». Ils connaissent la famine et la peur constante d’y être attaqués ( Le Charlevoisien ).
Sur la Côte-du-Sud, les rangers de Georges Scott, recrutés en Nouvelle-Angleterre, ont pour mission de « nettoyer la campagne », rapporte Gaston Deschênes dans L’année des Anglais (2021). Scott, qui a ravagé plus tôt des établissements acadiens, monte en grade au fur et à mesure de ses campagnes destructrices.
Le gouverneur Vaudreuil ordonne « à tous les habitants de pratiquer dans les bois des lieux pour y cacher leurs meubles, de se préparer à évacuer en entier leurs maisons…» Les femmes, les enfants et le bétail s’enfoncent dans les bois situés derrière les concessions. Selon la tradition, ils se cachèrent, à Berthier, en arrière du Rocher du camp; à Montmagny, dans les bois « autour d’un rocher qu’on appelle encore le Patira, sans doute à cause des souffrances qu’ils y endurèrent » écrit Azarie Couilllard-Després. À Sainte-Anne de la Pocatière, les familles se réfugièrent dans les montagnes, de l’Ours, Ronde et du Royaume, et dans la cabane des Fées, dit la légende.
À l’Islet, une naissance dans la forêt
Au cours de cet épisode traumatisant, une femme donna naissance à un enfant. Dans l’Album du touriste, James M. Lemoine raconte que : « La femme d’un brave cultivateur, du nom de Bernier, lequel était dans le temps sous les drapeaux, accoucha, pendant ce séjour dans la forêt, d’un enfant mâle que toutes les compagnes de la jeune mère baptisèrent du nom de la feuille, pour perpétuer le fait que le nouveau-né n’avait eu pour berceau que des feuilles. » Aujourd’hui, à l’Islet, la Route Cendrée-Lafeuille rappelle le surnom attribué à Isidore Bernier qui serait né dans les feuilles, le long de cette même route.
Des prisonnières
Vaudreuil, qui avait ordonné aux familles de se cacher dans les bois avec le bétail, est surpris d’apprendre que l’envahisseur s’est emparé d’un grand nombre de bêtes et a fait plusieurs prisonniers, en majorité des femmes (selon les sources 200 femmes et le curé ou 200 prisonniers, la plupart des femmes et des enfants), note Gaston Deschênes. Entre Saint-Roch et l’anse à Gilles, six femmes et cinq enfants sont faits prisonniers lors d’une escarmouche. Les femmes ont-elles manqué de prudence ou encore participé aux combats, se demande l’historien?
Des femmes attaquent
Parmi les femmes qui prirent les armes, Charlotte Ouellet est la seule dont on connaît l’identité. « Cette femme était du nombre des jeunes filles de Ste. Anne qui prirent l’habit masculin et s’armèrent du mousquet pour aller chasser un détachement d’Anglais qui s’amusaient à mettre le feu aux granges des habitants de Ste. Anne en attendant le siège de Québec. Ces jeunes guerrières qui ne portaient point le fusil par ornement firent feu sur un parti assez considérable de soldats qui prit aussitôt la fuite… » raconte son avis de décès dans L’Aurore des Canadas, 11 août 1840. Elle avait dix-sept ans quand des troupes anglaises se pointèrent à deux reprises à Sainte-Anne au cours de l’été 1759. Elle décéda à Lotbinière le 28 juillet à l’âge de 98 ans.
Les femmes sortent du bois
21 septembre 1759. Le sieur de Foligné assiste au spectacle désolant des familles qui quittent leur refuge. Il écrit :
« Quelles biens veut-il que nos habitans aillent occuper apres les ravages qu’il a fait commettre, bruller les maisons, emmener les bestiaux, et piller les meubles; c’est à ce jour qu’on vit sortir du fond des bois nos pauvres femmes, trainant après elles leurs petitsenfants, mangés des mouches, sans hardes, criants la faim; quel coup de poignard pour les pauvres meres, qui ne savent sy elles ônt des maris ou ils les prendront et quelle assistance elles donneront à leurs pauvres enfants à l’entrée d’une saison pendant laquelle on a de la peine de se garantir, lorsqu’elles etoient arrangés dans leurs menages. »
Au cours de l’automne, on exhume les corps des femmes et des enfants enterrés dans les concessions au cours de l’été pour les réinhumer dans le cimetière paroissial. En quelques mois seulement, Charlotte Ouellet a perdu dix proches, dont son père, des oncles et tantes, trois cousines, un neveu et un petit-cousin. On ne connait pas le sort des femmes et des enfants qui ont été faits prisonniers par les troupes de Scott. Certaines ont « conquis le conquérant ». À L’Ange-Gardien, rapporte Marcel Trudel, « Deux Canadiennes jolies et bien faites, écrit La Pause, ont brigué l’appui et la protection du général ennemi, leurs figures leur ont mérité sa bonne grâce ». Des viols ont-ils été commis? Dans un article publié sur Herodote.net, Marie-Hélène Morot-Sir l’affirme.
Veuves et presque veuves
L’une des conséquences de la guerre est l’augmentation du nombre de veuves, plus de 1000 dans la vallée du Saint-Laurent entre 1753 et 1760, selon les données du Registre de population du Québec ancien, remarque Louise Lainesse (2019).
S’ajoutent aux veuves les « presque veuves », celles qui ne savent si elles ont encore des maris. Leur moyenne d’âge est de 29 ans. Pendant des mois et même des années, elles vivent dans l’incertitude causée par des communications irrégulières et la difficulté d’authentifier les décès dans un contexte de guerre. Pendant cette attente, elles continuent d’être considérées comme mineures par les autorités ecclésiastiques et coloniales. La Coutume de Paris (1664) juge la femme mariée incapable d’administrer ses biens ou ceux de la communauté ou même de s’engager par contrat à moins de bénéficier d’une procuration. De plus, on méprise la femme qui ne pleure pas son mari pendant l’année suivant sa mort, ce qui n’est pas imposé au mari (Josette Brun citée par Lainesse).
La majorité des presque veuves ne reverront jamais leur conjoint captif ou disparu. La désorganisation du tissu familial et sociétal oblige les veuves et presque veuves à prendre en charge les fonctions masculines, ce qui représente un fardeau supplémentaire pour elles. Sur leurs épaules repose le sort de leurs enfants et de la colonie. Pour relever ce défi, elles vont renforcer les solidarités familiales, créer des réseaux de sociabilité au sein même des presque veuves, se remarier voire même vivre en concubinage, une pratique fortement condamnée par le clergé. D’autres, enfin, vont suivre la famille et changer de paroisse.
Dans son étude sur les presque veuves, Louise Lainesse note que durant la Conquête, le remariage à l’intérieur de sept mois de deuil passe de 25 % à 38.3 %, ce qui n’est pas anodin. Dans son Histoire de la Nouvelle-France, Marcel Trudel parle de « crise » au sujet des unions mixtes qui se font dès le mois de décembre 1759, trois mois seulement après la prise de Québec. Ces mariages protestants qui croissent en nombre après 1760 embarrassent au plus haut point l’évêque Pontbriand qui meurt la même année. On peut y voir la nécessité, sinon l’urgence, pour les femmes de se trouver un mari pour rétablir leur équilibre psychologique, familial et social.
Femmes esclaves
On ne peut ici passer sous silence le sort de ces femmes esclaves qui travaillent comme domestiques à la maison et dans les champs, cultivent potagers et vergers, gardent les bestiaux, portent l’eau et le bois de chauffage, nettoie la maison, lavent et réparent les vêtements, cuisinent, s’occupent des enfants, servent de nourrice et parfois d’exutoire sexuel aux hommes de la maison (Dominique Deslandres, 2021).
Dans le traité de capitulation signé à Montréal en 1760, le gouverneur Vaudreuil consacre l’article 47 à l’esclavage : « Les Nègres et panis des deux sexes resteront en leur qualité d’esclaves, en la possession des Français et Canadiens (…) Il leur sera libre de les garder à leur service dans la colonie ou de les vendre (…). » Selon Marcel Trudel (2009), plus d’une vingtaine d’esclaves se retrouvent sur la Côte-du-Sud.
Des monuments commémoratifs…sans Charlotte Ouellet
Depuis 1997, trois monuments commémoratifs ont été érigés en hommage aux Sud-Côtois, à Saint-Jean-Port-Joli, à Montmagny, en 2009, et à Kamouraska en 2019. Ils rappellent la dévastation par les troupes de Scott, la mort du seigneur Jean-Baptiste Couillard mais aussi le courage et la résilience des familles qui se sont relevées des incendies qui ont ravagé leurs terres et leurs biens.
Il reste encore à commémorer Charlotte Ouellet (1742-1840), cette héroïne oubliée de l’histoire. Comme le remarque Gaston Deschênes :
« Aujourd’hui, Charlotte Ouellet aurait sans doute mérité une médaille de bravoure pour avoir affronté ces soldats anglais qui incendiaient les habitations de son patelin. La Ville de La Pocatière pourrait au moins lui dédier une de ses rues en souvenir de ce fait d’armes mémorable. »
En cette journée du 8 mars 2026, L’Écomusée du patrimoine funéraire et commémoratif souhaite souligner le courage et le sang-froid de Marie Charlotte Ouellet (1742-1840) et de celles qui l’ont accompagnée pour repousser, fusil au bras, les Anglais à Sainte-Anne de la Pocatière au cours de l’été 1759.
Je remercie Gaston Deschênes pour sa précieuse collaboration à cet article.
L’Écomusée du patrimoine funéraire et commémoratif (ÉPFC) invite tous les acteurs et les organismes à contribuer à ce projet de commémoration.