Anthropologue et journaliste de profession
J’en étais à ma sixième ou septième visite à Paris. J’avais déjà visité les catacombes, mais jamais le célèbre cimetière du Père-Lachaise. Logeant tout près, sur la rue Orfila dans le 20e arrondissement, nous ne pouvions nous empêcher, ma conjointe et moi, d’aller y faire un tour.
Nous nous engageons dans ce labyrinthe d’allées ‒ totalisant 15 kilomètres ‒ par la porte Gambetta, près de la station de métro du même nom. Munis d’un plan virtuel avec une liste des personnalités les plus demandées, nous comptons en visiter plusieurs dont celles de Molière, La Fontaine, Édith Piaf, Chopin, Jim Morrison, Maria Callas, Modigliani, George Moustaki, Jean-François Champollion…
Nous réalisons rapidement que notre programme est trop ambitieux pour la seule demi-journée dont nous disposons. Si les numéros des 97 divisions sont clairement indiqués, chacune de ces divisions peut comporter plus de 100 sépultures qui ne sont pas numérotées. Elles sont parfois entassées les unes sur les autres sans espace pour circuler, si bien qu’un tombeau peut en cacher quatre autres. Si celui que vous cherchez n’est pas en bordure d’une allée et que rien n’attire l’attention sur lui, vous risquez bien de ne jamais le trouver.
Morrison et Champollion
C’est ce qui a failli nous arriver en recherchant Jim Morrison. Le tombeau de ce chanteur des Doors décédé à Paris en 1971 serait, parait-il, le plus visité du cimetière. Il n’est certainement pas le plus visible ni le plus facile d’accès. Alors que nous avions renoncé, j’entends une dame s’écrier : « Je l’ai trouvé! ».
En enjambant quelques tombeaux d’inconnus, on aperçoit celui très modeste de Morrison que des fans viennent régulièrement couvrir de fleurs. Pauvre Jim! S’il avait su qu’il allait être aussi coincé et caché derrière des monuments géants, iI aurait surement choisi le cimetière Notre-Dame-des-Neiges.
Même aventure avec Jean-François Champollion, l’égyptologue qui est parvenu à déchiffrer les hiéroglyphes. Après avoir abandonné nos recherches pour nous reposer sur un banc. J’aperçois alors derrière mon épouse un obélisque d’une quinzaine de pieds de hauteur. En m’approchant, je lis l’épitaphe gravée dans la pierre : « Champollion le jeune ». Il était là, à côté de nous. L’anthropologue en moi, admirateur de ce génie des langues, aurait été bien déçu de l’avoir raté.
De Molière à Callas en passant par Bashung
Nous passons également, sans nécessairement les chercher, près de tombeaux incontournables, comme celui d’Héloïse et Abélard (voir plus loin), de Molière, de l’écrivain irlandais Oscar Wilde ou encore du chanteur français Alain Bashung, qui se trouvent tous en bordure de l’une des nombreuses allées où nous déambulons.
Nous n’aurions sûrement pas remarqué le tombeau de Bashung si ce n’était des centaines de baisers au rouge à lèvres laissés sur sa pierre tombale par ses admiratrices.
Nous ressortons par la même porte Gambetta près de laquelle se trouve le columbarium composé de quatre ailes comportant chacune deux étages et des sous-sols. Ma conjointe ne veut pas manquer de rendre visite à la célèbre chanteuse d’opéra Maria Callas, surnommée la « Bible de l’opéra », sa case porte le numéro 16 258.
Le défi consiste à la retrouver parmi les 26 600 cases dont la numérotation est plutôt anarchique. Nous apprenons, une fois trouvée, que ses cendres n’y sont plus et qu’elles ont été dispersées dans la mer Égée en 1980. La case de La Callas n’est plus qu’un cénotaphe, c’est-à-dire un monument funéraire qui ne renferme pas les restes de la personne mentionnée dans l’épitaphe.
Un peu d’histoire et quelques chiffres
Le cimetière du Père-Lachaise doit son nom au jésuite François d’Aix de La Chaize (écrit avec un Z), confesseur de Louis XIV. Le mot chaize, dérivé du latin casa signifiant maison et non pas chaise, est un toponyme de lieux et de villages fréquent en France.
Le nom est devenu l’un des patronymes de la noblesse française que portait justement le père de François d’Aix, soit Georges d’Aix, seigneur de La Chaize. L’usage retiendra l’orthographe Lachaise.
Né en 1624 quelque part en Auvergne-Rhône, le père Lachaise résidait dans un domaine des jésuites situé sur un monticule près de Paris, le Mont-Louis. Ce sont les terrains de ce domaine qui, pour des raisons sanitaires et par un décret de Napoléon, vont devenir en 1804 l’un des quatre premiers cimetières hors des limites de Paris. Bien que François d’Aix de La Chaize soit décédé depuis près de 100 ans, soit en 1709, son nom resta rattaché à cet endroit.
La renommée du cimetière ne va débuter qu’en 1817. À cette date, seulement une quarantaine de dépouilles y sont enterrées alors que les cimetières de Paris débordent et doivent être fermés. Pour attirer plus de sépultures au Père-Lachaise, la mairie de Paris décide d’en faire un cimetière de prestige en y transférant les restes du couple mythique Pierre Abélard et Héloïse d’Argenteuil à qui on élève un magnifique mausolée de style néogothique.
En France, ce couple décédé au milieu du 12e siècle fait figure de symbole à la fois de l’amour libre et de l’amour courtois dû à leur relation amoureuse « interdite ». On ignore toutefois si les restes inhumés dans ce mausolée sont vraiment ceux des deux amants décédés plusieurs siècles auparavant.
À la même occasion, sont également transférés au Père-Lachaise les restes de Molière et ceux de La Fontaine pour qui on érige, côte-à-côte dans la division 25, deux imposants tombeaux. Mais selon les historiens, il est peu probable que ces restes soient ceux des deux illustres personnages, notamment en ce qui concerne Molière qui a tout d’abord été enterré dans une fausse commune en 1673.
L’opération a été un succès puisque, 13 ans après ces transferts, le cimetière comptait déjà 33 000 tombeaux de toutes catégories, styles et classes sociales.
Le cimetière du Père-Lachaise a également été le site de la dernière bataille des fédérés de la Commune de Paris en mai 1871. Les 147 derniers combattants républicains y ont été fusillés et jetés dans une fosse commune. L’emplacement est aujourd’hui marqué d’un monument commémoratif appelé le Mur des fédérés.
Une trentaine d’autres monuments commémoratifs sont répartis dans le cimetière pour rappeler la mémoire des victimes de guerres et de catastrophes, dont celles des deux guerres mondiales, de la guerre d’Algérie, du génocide des Tutsi ou encore de l’écrasement du vol 447 d’Air France en 2009.
Le cimetière est devenu laïque en 1881 avec l’abolition des carrés confessionnels (catholique, protestant, juif et musulman). Une chapelle catholique, construite antérieurement à la Loi de séparation des Églises et de l’État de 1905, a toutefois été conservée.
Les restes de 1 000 000 de personnes
Avec ses 44 hectares, le Père-Lachaise est le plus vaste cimetière de Paris mais loin de figurer parmi les plus grands au monde. Pour comparaison, le cimetière Notre-Dame-des-Neiges fait 139 hectares. Le Père-Lachaise est toutefois le plus célèbre et le plus prestigieux par la quantité et la renommée des personnalités qui y reposent. Il est également le plus visité au monde, accueillant plus de trois millions et demi de visiteurs par année.
Selon différentes sources, cette nécropole compte aujourd’hui entre 70 000 et 75 000 sépultures ou concessions. Mais étant donné les fosses communes, les cendres du columbarium ainsi que les caveaux familiaux qui comportent plusieurs dépouilles, le cimetière contiendrait les restes d’environ un million de personnes.
On n’y retrouve pas que des tombeaux. Étant l’un des plus grands espaces verts de Paris, plus de 400 espèces végétales y ont été recensées comprenant quelque 4 000 arbres de 80 espèces. Les lieux abritent également 140 espèces animales, dont une soixantaine d’espèces d’oiseaux. Fait plutôt surprenant pour un cimetière urbain, une famille de renards, venus d’on ne sait où, s’y est installée à la faveur du confinement de 2020 et y loge depuis.
Si vous y allez
Faites-vous une liste à l’avance des sépultures que vous aimeriez visiter. Plusieurs sites internet, dont le site officiel du cimetière, présentent des listes exhaustives des personnalités avec le numéro de la division. Munissez-vous d’une bonne carte, soit papier soit virtuelle.
Plusieurs agences touristiques offrent également des visites guidées de différents circuits et de durées variables. Ne cédez pas à la sollicitation des faux guides qui, sur place, vous offrent une visite sur mesure et à rabais. Ils ne sont pas accrédités et pas nécessairement de fins connaisseurs de l’histoire de France ni même du cimetière.