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Petite phénoménologie du néant

Mathyas Lefebure

Auteur et scénariste

On commémore les morts. On leur construit des monuments, on grave leurs noms dans la pierre, on prononce leurs prénoms à voix haute pour conjurer l’oubli. Toute cette activité humaine, fébrile et magnifique, repose sur une hypothèse que personne ne formule jamais clairement : que la mort est une expérience. Que de l’autre côté, il se passe quelque chose.

Je ne le crois plus.

Husserl appelait ça le retour aux choses mêmes. Pas aux théories sur les choses, pas aux représentations que l’on s’en fait — aux choses telles qu’elles se donnent à la conscience, de l’intérieur, dans l’expérience vécue. C’est ça, la phénoménologie : une discipline du regard. On suspend les préjugés, les systèmes, les consolations héritées, et on regarde ce qui est là, réellement là, dans le champ de la conscience.

Le problème avec le néant, c’est qu’il n’est pas là. Il est précisément l’absence de tout là. On ne peut pas le regarder en face parce qu’il n’y a plus de visage pour regarder. La philosophie tourne autour depuis des siècles sans jamais tout à fait l’atteindre — parce que penser le néant, c’est encore penser, et penser c’est encore être.

Sauf que l’anesthésie générale, elle, ne raisonne pas. Elle suspend.

Point de jonction entre un certain tunnel et la lumière d'une lampe à l'hôpital. (Composition de Mathias Lefébure)

On m’a demandé de compter à rebours depuis dix. Il y avait des lumières au plafond, froides, rondes. Une main sur mon bras. L’odeur neutre des salles où les corps sont des problèmes à résoudre. J’ai dit dix. J’ai dit neuf. Et là — non pas le sommeil, non pas le noir, non pas la sensation de tomber qu’on associe à l’endormissement — rien. Pas le rien qu’on perçoit. Le rien d’avant la perception. L’absence de l’instance qui aurait pu constater quoi que ce soit.

Quand la voix est revenue — c’est fait, tout va bien — je n’avais pas traversé de durée. Il n’y avait pas eu d’attente. Le neuf et cette voix étaient contigus, sans intervalle, comme deux pages collées d’un livre dont on aurait arraché tout le milieu. Je cherchais quelque chose à raconter de ce qui s’était passé. Il n’y avait rien à raconter. Pas parce que j’avais oublié — parce qu’il n’y avait rien eu.

C’est cette distinction qui compte. L’oubli laisse une empreinte, une forme vide, le fantôme de quelque chose qui a existé. Là : aucune empreinte. Aucun fantôme. Une interruption pure, sans bords.

Husserl disait : retournons aux choses mêmes. Suspendons les théories, les héritages, les métaphores consolantes, et regardons ce qui se donne réellement à la conscience. C’est ça, la réduction phénoménologique — ce geste de nettoyer la vitre pour voir ce qu’il y a derrière.

Le problème avec le néant, c’est que derrière la vitre il n’y a plus de vitre. Plus de regard. La conscience ne peut pas se retourner sur sa propre absence parce que se retourner, c’est encore être là.

Sauf que sous anesthésie générale, quelque chose se passe que la philosophie n’avait pas prévu : on revient. Et le retour permet de décrire l’aller — non pas ce qu’on a vécu pendant l’absence, mais la structure même de cette absence. On m’a demandé de compter à rebours. J’ai dit dix, j’ai dit neuf, et entre ce neuf et la voix qui a dit c’est fait, il ne s’est pas écoulé de temps subjectif. Pas de durée vécue. Pas d’obscurité traversée. La conscience n’a pas été suspendue — elle a été supprimée. Ce sont deux choses entièrement différentes. Une suspension suppose un fil tendu qui attend. Là, le fil avait été coupé. Il n’y avait plus de sujet pour mesurer l’intervalle.

Ce que j’ai rapporté de là n’est pas un souvenir. C’est une structure : l’expérience de l’absence d’expérience, rendue possible par le seul fait d’en être revenu.

Le retour est aussi brutal que la disparition — mais dans l’autre sens. Pas de transition, pas de seuil progressivement franchi, pas de brume qui se lève. La conscience se rallume d’un coup, intacte, avec ses habitudes, ses peines, ses projets en cours, exactement là où elle s’était éteinte. Comme si rien ne s’était passé. Parce que rien ne s’était passé — pour moi. Pour les autres, des minutes avaient eu lieu, des gestes techniques avaient été posés sur mon corps.

J’avais simplement cessé d’être, puis recommencé.

Et c’est dans cet écart — entre le rien absolu que j’avais été et le tout-d’un-coup de ce retour — que quelque chose s’est éclairé. Heidegger parlait de l’être-vers-la-mort comme structure fondamentale : on vit en sachant obscurément qu’on va mourir, et c’est cette science inavouée qui donne son poids à chaque instant. Mais il philosophait depuis l’existence. L’anesthésie, elle, donne à toucher l’autre rive — pas pour y rester, juste assez longtemps pour comprendre qu’il n’y a pas d’autre rive. Qu’il n’y a rien. Que ce rien est absolu.

Et qu’on revient de là changé, non par ce qu’on y a vu, mais précisément par ce qu’on n’y a pas vu.

Épicure l’avait dit avant nous, avec une logique désarmante : quand la mort est là, je n’y suis plus. Proposition vraie. Froide. Sans prise sur la chair.

On comprend autrement quand on a tenu dans son propre corps, le temps de quelques minutes, la réalité empirique de cette proposition. Ce n’est plus un argument. C’est une chose arrivée.

Et cette chose arrivée change tout à la façon dont on regarde les vivants qui commémorent.

Parce que la commémoration ne peut exister que si le néant est réel. Elle n’a de sens qu’à cette condition. Dans un monde où les morts continueraient d’exister quelque part — où ils attendraient, ressentiraient encore — on n’aurait pas besoin de commémorer. On leur enverrait des messages. On les rejoindrait.

Mais le néant est absolu. Il n’y a rien de l’autre côté — pas même un autre côté. C’est pour cette raison, et pour nulle autre, que le geste de se souvenir a le poids qu’il a. Pas malgré le néant. À cause de lui. Sans lui, la commémoration serait superflue. Avec lui, elle devient l’un des actes les plus sérieux que les humains posent.

On sait. On a toujours su.

Si je n’en étais pas revenu, je n’aurais rien su de tout ça. C’est là l’évidence que l’anesthésie pose sans détour : le mort ne comprend pas sa propre mort. Il n’y a plus personne pour comprendre quoi que ce soit. Le néant n’est pas une expérience — c’est la fin des expériences.

Mais il reste des vivants. Et les vivants savent, quelque part dans le corps, dans cette zone inavouée que Heidegger appelait l’être-vers-la-mort, que le néant est réel. Ils n’ont pas besoin d’avoir compté jusqu’à neuf sous anesthésie pour le savoir. Ils le savent autrement, plus confusément, mais ils le savent.

C’est pour eux que la commémoration existe. Pas pour le mort — qui n’est plus là pour recevoir quoi que ce soit. Pour ceux qui restent et qui ont besoin, face au néant absolu, de poser quand même un nom sur une pierre. Non pas parce que ça change quelque chose à la réalité du néant. Parce que ça change quelque chose à la réalité des vivants.

Un être malgré tout. Un pourquoi pas face à ce à quoi nul n’échappe.

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